le renard pâle (caverne de Songo - Mali) peinture rupestre
photo de
Jean Rouch
l'autre face du miroir
Jean Rouch et l' "autre"
de
" ... it is not exactly exhibitionism : it's a very strange kind of
confession in front of the camera, where the camera is, let'us
say, a mirror, and also a window open to the outside".
Jean Rouch, entretenu par Ian Cameron et Mark Shivas in Movie, nº8, Avril 1963
ce côté-ci
Jean Rouch, le surréaliste catalan, l’anarchiste
romantique, le zazou rebelle, a un jour emballé le cinéma dans le bagage de l’ethnologie,
qui exigeait au cinéma des portraits non manipulés. Il se conforma, par un des
impératifs de la science, à utiliser la caméra comme un regard pur et il le
transgressa par la fascination de voir au-delà du visible (la science est
contraire à l’imaginaire), de guetter l’invisible par les fentes de l’image,
par les subtiles transparences que le film crée. Sacrifié à l’ethnologie par
les caprices du destin, le cinéma s’est emparé de lui, tel un miroir qui
s’empare de l’observateur : sans hésiter, il lui a ouvert la porte de
l’imaginaire.
Né à Paris en 1917, Jean Rouch s’est formé en génie civil
au début des années quarante, à l’Ecole des Ponts et Chaussées. Il quitta la
France occupée en 1941 et partit travailler en Afrique, au Nigeria. En tant que
sympathisant de la résistance, il fut reconduit l’année suivante à Dakar.
Et c’est là, au Sénégal, qu’un jour il voit quelques
noirs qui travaillent avec lui à la construction d’un pont exécuter un rituel
au moment où un orage éclate. Fasciné, il s’initie aux mystères africains. De
retour à Paris, après sa libération, il se met à étudier l’anthropologie au
Musée de l’homme. Ses maîtres sont Marcel Mauss, l’ anthropologie moderne française
père de l’ anthropologie moderne française, et Marcel Griaule, spécialiste des Dogon du
Mali, peuple dépositaire d’une richissime culture et détenteur
d’extraordinaires connaissances en astronomie. Un nouveau destin s’ouvre à lui.
En 1946 – alors âgé de vingt neufs ans – il achète au
marché aux puces, à Paris, une vieille caméra Bell and
Howell 16 mm et part en Afrique avec deux amis,
Jean Sauvy et Pierre Ponty, pour faire une expédition
en canoë : descendre le fleuve Niger de sa source jusqu’à la mer, un
voyage financé par l’envoi d’articles à France Presse. De ce voyage naît un
premier film : Au pays des mages noirs (1946/47). Une tentative
quelque peu frustrante car le directeur des Actualités Françaises décide de
projeter le film accompagné d’un commentaire façon « Tour de
France », avec la musique adéquate et quelques fauves en extra dans le
paysage. Mais il en retient la leçon : dans le canoë, à un certain moment,
le pied tombe hors bord et il se retrouve sans choix : filmer à la
main, se découvrant une agilité que la caméra fixe ne possédait pas. Il
conserve fidèlement cette découverte toute sa vie.
Le portrait de ces jeunes zazous de l’après-guerre, vêtus
à leur manière, amants peu fidèles, experts en acrobatie de danse et fanatiques
du jazz dans les caves de Saint Germain, est réalisé par Jacques Becker dans le
film Le rendez-vous de juillet (1949). Il paraîtrait que Rouch et ses
amis l’avaient inspiré. Incité par Griaule, qui avait déjà réalisé deux courts
métrages ethnographiques au pays Dogon quelques années auparavant, Jean Rouch
décide une fois pour toutes de suivre les traces de son Maître. Il renie ce
premier film étant donné les grossières intromissions, mais accepte la
« leçon de montage », qui lui sera par la suite indispensable dans la
pratique du cinéma. Les caméras portables de 16mm qui étaient utilisées à
l’époque possédaient des moteurs à corde, ce qui lui permettait
à peine de filmer des plans courts. La principale leçon qu’il tire de
l’utilisation de ces caméras est la nécessité de prévoir la durée des plans
avant de tourner la manivelle, de savoir à l’avance comment le plan filmé
s’articulera avec le suivant : « en planifiant » au moment du
tournage, en prévoyant le montage avant la lettre. C’est-à-dire : en
prévoyant le résultat final du matériel filmé sans faire, comme le recommandait
le Maître, un « œuvre d’art », se restreignant aux exigences de
rigueur du film ethnographique, qui ne doivent pas être plus que des
« notes d’enquête », supplément visuel du livre de notes de
l’anthropologue.
Il réalise deux autres courts métrages, un sur les rites
magiques Songhaï, au Nigeria : Les Magiciens de Wanzerbe
(1948) et l’autre, Circoncision (1949), sur un rite de circoncision des
croyances de Hombori, un village du Mali. Dans la
même lignée, dans Initiation à la danse des possédés (1949), il se
lance, en deux mots, en plein mystère : une femme Songhaï de l’archipel Tillaberi est initiée. Le film remporte le premier prix du
Festival du Film Maudit de Biarritz, organisé par Henry Langlois et Jean
Cocteau. Appliqué, le jeune Rouch soutient à la Sorbonne une thèse sur les
rites de possession. Il entre au CNRS (Centre National de la Recherche
Scientifique) et tourne Les Maîtres fous (1954/55), film aux idées
libres que Marcel Griaule censure. Des mystères s’éclaircissent. Et en plus il
ose.
Une des raisons pour lesquelles le film a été censuré par
le Maître, qui a même parlé de le détruire, est qu’il transgresse les règles,
car c’est un portrait de rituels « dégénérés ». Ce qui est vrai. Mais
les yeux ingénieux du scientifique, à l’époque, ne discernaient pas le côté
invisible de cette vérité. Les choses bien vues, sous une vérité simple, qui
est devenue évidente : le rituel, symbolique, est celui de l’homme
africain possédé par le colonisateur, un phénomène dont le film lui-même en est
le symbole. Un film lapidaire qui, sans indiscipline, n’aurait pas été le même.
Tel le renard dans le mythe de la création du monde (1). S’il n’osait pas, il
serait toujours bâtard. En d’autres mots : il n’aurait pas acquis le don
de deviner les choses.
Dans ce film, Jean Rouch, appareil à la main, entre dans le
rituel, la caméra devient participante. Elle est possédée par les personnages
qu’elle filme, en ciné transe, en même temps que les personnages filmés, en
transe, sont possédés par les personnages qu’ils représentent. Elle bouge à la
moindre impulsion, au moindre désir, le délire de l’imprévisible. Il s’agit
d’un phénomène comme celui de l’amour lorsque les amoureux ne cessent de faire
des découvertes. C’est pour cela qu’il filme sans scénario. Il sait que la
fonction du scénario est de contenir ce qui n’est pas prévu, de le manipuler en
somme, en le contrôlant. Ce n’est pas ce qu’il recherche : il recherche la
vérité qui apparaît, celle qui n’est pas introduite.
Les virtualités d’une caméra ainsi manipulée, agile comme
les yeux du renard, ne lui suffisent pas toutefois à atteindre ce qu’il
désire : dévoiler l’invisible. A cette façon de capter la chose, il allie
la technique utilisée par Fhaherty pour le tournage
de Nanouk, qu’il pense être
indispensable : montrer les images du film aux personnes filmées, en
cherchant à discerner ce qu’elles-mêmes - d’elles et de « l’autre »
-voient dans ces images. En essayant en soomme de comprendre à l’aide de son
regard ce qui est en plus dans le film ou simplement ce qui s’y trouve et qui
n’a pas encore été vu. Comme l’humour ne lui manque pas, Rouch illustre ce
principe par une anecdote. Dans le film La chasse à l’hippopotame
(1950), il décida d’introduire une bande sonore pour renforcer le drame et la
tension de la chasse. Il a été critiqué par les chasseurs : la chasse doit
se faire en silence. Quand bien même au cinéma : aussi souvent que nous
suivons le chasseur.
Lors du « Quatrième Congrès International de
Sciences Ethnologiques et Anthropologiques », qui à cette époque se tenait
à Vienne (1952), Jean Rouch fonda, avec André Leroi-Gourhan, le Comité
International du film ethnographique et sociologique, dont le siège serait
à Paris, au Musée de l’Homme, afin d’établir les liens entre les
« sciences humaines » et «l’art du cinéma », pour le
développement de ceux-ci. Dès lors, et pour le reste de sa vie, le comité
serait la forteresse. Curieuse coïncidence : d’un côté du bastion, au
Trocadéro, Rouch avec ses films, au Musée de l’Homme, de l’autre côté Langlois,
avec ses films courageux, à la Cinémathèque. Espaces stratégiques pris d’assaut,
avec pour témoin la Tour Eiffel. Rêves futiles d’une époque ?
Quoiqu’il en soit, c’est à partir de là que l’un comme
l’autre se lance dans de plus grandes conquêtes. Langlois s’escrimant comme
d’Artagnan pour sa dame, « l’art du cinéma », Rouch, comme Athos,
pour ce qui lui revient, la « qualité mystérieuse » du film
ethnographique. Moi un Noir (1958) est sa nouvelle conquête, un premier
long métrage, un film « ethnographique »…avec une fiction et des
étoiles.
Il filme la fiction comme il filme le documentaire :
sans trop savoir ce qui lui arrivera, ce que ça donnera. Il filme toujours de
la même manière, même lorsqu’il filme des choses différentes, parce que devant
l’imprévu, la caméra ne peut avoir qu’une posture : elle doit être attentive,
active à l’intérieur de son champ d’action. Il filme toujours ainsi, tout en
sachant que, quand la surprise lui échappe, quand elle n’apparaît pas devant la
caméra, le film se trompe. Tel est son pari. Il préfère mettre en risque un
film plutôt que de risquer de manipuler la vérité qu’il procure.
De Moi un Noir, Godard dit, une phrase que
tout le monde cite : « un pavé dans la mare du cinéma français comme
en son temps Rome, ville ouverte dans celle du cinéma mondial ». Et
il ajouta : «je dois beaucoup de mon cinéma à ce film».
La bande se déroule à Treichville,
un bidonville d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, avec cinq acteurs non
professionnels : l’un joue le rôle de Edward Robinson, un autre celui de
Eddie Constantine, un autre celui de Tarzan et une actrice représente Dorothy Lamour, tous étant des
étoiles du cinéma américain. Le film est tourné sans son et est sonorisé en
post-production en voix over : les
commentaires spontanés de Oumarou Ganda, qui jouait
le rôle de Edward Robinson. Oumarou avait fait la
guerre d’Indochine et avait toujours senti qu’il n’était pas né pour
travailler. Son plus grand rêve était de devenir…acteur de cinéma. Une fois le
rêve réalisé, il ne comprenait simplement pas pourquoi pour le même travail
Eddie Constantine recevait 800 millions de francs alors que lui…il regardait
les étoiles. Cette obsession de Jean Rouch de transformer des personnes
anonymes en étoiles de cinéma aurait d’autres et de plus graves conséquences.
Edgar Morin, le sociologue qui écrit un livre déjà connu,
Le cinéma ou l’homme imaginaire (2), qu’il sous-intitule
« essai d’anthropologie », auteur d’un autre texte sur les étoiles de
cinéma, Les Stars (3), ancien membre de la résistance, expulsé du parti
communiste pour anti-stalinisme, éditeur de la revue Arguments, admirateur du
travail de Rouch, lui propose de réaliser un film avec l’intervention de
quelques-uns de ses amis: une fresque sociale sur le Paris de 1960. Rouch
répond : « Je ne suis pas un fresqueur ».
Mais il accepte. Morin a un argument de poids : il dit que, en mourant, le
XIX siècle a légué à l’homme deux nouvelles machines, qui finiraient par
vaincre la « barrière du son ». Une d’elles, l’avion, lui a donné des
ailes, l’autre prodige, la machine à filmer, lui a donné une vision de la
réalité terre-à-terre, en captant la vie pour la reproduire, pour
« l’imprimer » sur la pellicule, comme disait Lherbier.
Mais très tôt, l’avion tombait dans la banalité du bon sens de l’univers des
machines, alors que la machine à filmer prenait son envol, comme Saint-Exupéry,
s’élevant chaque fois plus haut, dans un ciel de rêve, dans l’espace infini des
étoiles, se libérant de la terre, où elle resterait condamnée à être esclave
et…un pur miroir.
Question mécanique : pour réussir l’effet, il
fallait perfectionner la machine. Rouch commença son film Chronique d’un été
(1960), avec une Arriflex, déjà assez légère (elle
pesait quelques dix kilos), mais, selon lui, trop lourde pour …dépasser la
stratosphère. Ce n’était pas exactement le genre de machine qui lui convenait.
Pour obtenir ce qu’il voulait, Jean Rouch attaquait sur deux fronts : la
construction d’un appareil plus léger et l’adaptation d’un moteur auxiliaire
qui lui permettrait de dépasser « la barrière du son ». Il avait
repéré deux prototypes : la KMT Coutant-Mathot
Eclair, une machine qui était en train d’être développée par André Coutant, destinée à être utilisée en satellites
d’observation militaire, mais qui ne supportait que des bobines de 16 mm d’une
durée de trois minutes, et un magnétophone révolutionnaire et robuste, le
Nagra, créé par Kudelsky, en Suisse, qui pouvait
être transporté à l’épaule d’un opérateur, comme une banale valise, et qui
enregistrait le son sur une bobine de bande magnétique de longue durée et d’un
diamètre réduit. Rouch parvient à ce que Coutant lui
fournisse une de ses caméras avec un magasin qui supportait une pellicule de
film allant jusqu’à 120 mètres (10 minutes de prise de vue sans interruption
environ) et que Kudelsky adapte de manière efficace
le magnétophone à la machine.
Question philosophique : le processus est utilisé
avec succès. Et il devient universel. Morin reconnaît que Rouch, en dépassant
les limites franchies par Flaherty et par Vertov, les pionniers, les dépasse
dans leurs propos de « pénétrer au-delà des apparences, des défenses,
entrer dans l’univers inconnu du quotidien ». Le film « n’est pas un
documentaire », c’est une enquête. C’est une « expérience d’interrogation
cinématographique » : « un film ethnologique au sens fort du
terme : une recherche de l’homme » (4). L’écran nous pose, à travers
des personnages réels, une question simple, laquelle est posée à des personnes
interviewées dans la rue, des personnes anonymes. « Comment
vis-tu ? » se reflète forcément dans l’esprit du spectateur, the audience : « que fais-tu
finalement dans cette chienne de vie? ». C’est l’objectif à atteindre avec
vingt cinq heures de rushes. Les exigences des producteurs apparaissent et les
deux auteurs divergent au montage. Rouch argumente : « ma position
est la suivante : l’intérêt de toute cette histoire c’est le film, c’est
la chronologie de l’évolution des personnes en fonction du film. Le thème, en
soi, n’a pas trop d’intérêt » (5).
Seul le temps apporte des réponses précises à ces
questions. Quels sont les effets de l’expérience ? En ce qui concerne la
« chronologie de l’évolution des personnes en fonction du film », le
développement des personnages, leur trajet, quelques évidences surgissent tôt.
Le film relance chacun de ses acteurs, des « gens
communs », dans une nouvelle carrière, uniquement pour les avoir
transformés, pendant quelques temps, en étoiles de cinéma. Angelo, le
prolétaire, licencié de Renault, meurt d’envie de se libérer des
« manivelles », en cristallisant sa révolte, il perd plusieurs
emplois jusqu’à ce que ses amis, les fautifs de l’aventure, lui dégotent
quelques sous pour monter un garage. Et il en reste là. Marcelline se perd
d’amour pour l’aventurier Joris Ivens et le suit de par le monde faire des
films avec lui. Mary-Lou devient photographe de scène
et va travailler avec Godard et Bertolucci. Jean Pierre va tourner en Algérie
et en Amérique Latine. Régis Debray va à Cuba, où il filme Guevara, et ensuite
en Colombie, où il sera emprisonné.
D’autres évidences : il est indispensable, dit
Rouch, que la nouvelle technique soit rapidement appliquée avant que
« certaines manifestations de cultures menacées ne disparaissent
complètement ». Et encore une évidence, fait d’une suprême
importance : le miroir qui parle se retrouve avec ces cultures de tradition
orale. Et il s’interroge : « Où est-ce que ça va finir ? Je
dois dire que je n’en ai pas l’ombre d’une idée. Mais je trouve qu’à partir de
maintenant, au côté du cinéma industriel et commercial, et intimement lié à ce
dernier, il existe un « certain cinéma » qui est surtout un cinéma
d’art et d’enquête» (6). Et il proclame : « … Nous contribuons
indirectement à la naissance de ce qu’on appelle en France la Nouvelle
Vague » (7). L’expérience orale, celle du son direct et du plan-séquence
sera amplement explorée par Godard.
Morin aborde la question d’une autre manière. Dans les
dialogues de film, dit-il, chaque personnage peut être plus vrai qu’au
quotidien et plus faux en même temps, ce qui signifie que la vérité ne
s’épanouit pas telle qu’un bouton de fleur: « La vérité ne peut pas
échapper aux contradictions, car il y a des vérités de conscience et
d’inconscience, des vérités qui se contredisent » (8). La vérité, dit-il,
est une longue patience.
Eaton commente
en argumentant qu’avant tout ils ont fait un film sur des personnes qui
parlent, plus qu’une représentation de leur vie devant la caméra. Ceci résume
l’essentiel, qui est devenu un héritage : c’est la télévision, plus que le
cinéma, qui a bénéficié de l’expérience. Rouch, de son côté, s’est mis à
explorer le jouet bien à sa façon. Des plans de dix minutes avec
« l’oreille » de Vertov liée à la caméra ? « Où est-ce que
ça va finir ? »
Des séquences pures : la caméra va au gré du regard,
dans une rêverie presque réelle, s’arrêtant sur le plus évident, se laissant
capturer. D’un bout à l’autre de ce mouvement défilent des images pleines
d’indices qui nous échappent mais que la caméra enregistre sur la pellicule, sa
mémoire. Pour être fidèle au propos d’enregistrer la vérité de la forme la plus
pure, en plan-séquence, la caméra suit les mouvements sans interruption et sans
changer d’angle de vue. Interrompre le plan et changer d’angle de vue signifie
une coupure : un hiatus dans la continuité, une omission d’un laps de
temps d’action, une pause du regard, ou alors un changement de perspective qui
ne respecte pas la situation dans le champ du corps observé, qui modifie le
rythme du réel et introduira dans le film un artifice en plus (comme si celui
de la caméra ne suffisait pas !) : le montage.
Le plan-séquence filme au fil de l’événement. Bien qu’il
ne puisse échapper aux effets de montage, c’est le plus complet, il contient
les autres, c’est le seul qui corresponde à un observateur qui bouge dans le
champ et qui, sans cligner de l’œil, suit quelque chose : un personnage ou
une idée. A côté des autres, le regard errant, c’est le plus vorace…le plus
impure. Ce qui n’est pas sans risques : en plan-séquence, en filmant un
rituel de possession, même la caméra est possédée. Elle s’attache au cheval et
au cavalier, elle suit leurs sauts, les gestes symboliques, enregistre les
personnages, entre en transe avec eux, oubliée.
C’est le genre de plan qui nous garantie au mieux de ne
pas laisser échapper une miette. Pour bien servir, Jean Rouch l’adopte comme
éthique. Principe que le perfectionnement technique des machines sonores au son
synchrone a consacré et imposé, mais principe esthétique aussi parce que même
dans la fiction, le plan-séquence est le plus fidèle des amis : il fait
voir sans coupures, il narre sans montage. La Gare du Nord (1964), est
une pure démonstration de ce principe : dans un plan-séquence de 16
minutes environ – excusé le truc de l’ascenseur – nous suivons le réveil agité
d’une jeune femme à partir du moment où elle se lève jusqu’au dramatique
suicide d’un galant en automobile qui la croise dans la rue, 16 minutes plus
tard.
la chose qui « bouge » ...
Le côté non visible d’une réalité, d’une manière ou d’une
autre, est toujours présent, dissimulé dans son spectre. C’est quelque chose
qui, en échappant à l’observation, ne peut être discerné que par le biais de
l’imagination, quelque chose qui est de son domaine pur – même en science –
domaine que Vertov déjà, médecin de formation et « ingénieur »
visionnaire, scrutait avec l’optique et l’épurée mécanique de sa
« machine ».
La voracité de notre regard sur le monde qui défile nous
exige des registres fidèles afin de bien capter les choses. Jean Rouch,
ingénieur de ponts et de chaussées qui nous conduisent à un autre temps, tourne
son objectif vers l’Afrique, le berceau de l’Homme. Des pratiques ancestrales
en voie d’extinction, dans leur état encore pur, attirent son regard. Au
contraire de Vertov, qui pointe la caméra vers le futur, Jean Rouch pointe la
sienne vers le passé, en visant le même personnage. Une figure que Vertov
montre avec des nuances futuristes, Jean Rouch l’enregistre en portrait, dans
ce qu’il a de plus ancien. Le « ciné-œil »
de Vertov préfère tirer le portrait de la construction du monde à un moment
crucial de son histoire, la « caméra participante » de Flaherty et le
« cinéma direct » de Rouch dressent le portrait de la déconstruction
de mondes en crise ou en voie de se perdre. Rouch, lui seul, associe à ce mode scruteur de la caméra la rigueur et l’objectivité que
l’ethnologie, qui est science, lui exige.
Ado Kirou nous a donné une
maxime surréaliste qui marche : « …si au cinéma la chance vous offre
des surprises, ne les refusez jamais… ». C’est un des corollaires du bon
spectateur. Jean Rouch, fanatique spectateur de cinéma, excède, en se mettant
de manière têtue à voir le monde sous le regard de l’objectif. cinéphile avant-gardiste, il radicalise la position de la
caméra. Il filme en sachant ceci : l’image que nous venons de voir a déjà
été effacée par l’instant suivant, sans la pellicule tout ce que nous voyons
nous échapperait. Avec elle, non seulement nous rendons visible la réalité qui
s’éteint comme celle qui se cache. En l’enregistrant, nous pouvons la revoir à
l’écran et découvrir en elle des choses que sans elle nous ne pourrions voir.
Il en extrait les principes de son éthique : « la ciné-transe, chorégraphie du tournage en mouvement ou l’art
de filmer comme un possédé » (9), c’est-à-dire, ne pas s’arrêter d’appuyer
sur le bouton. Eterniser l’éphémère, face à certaines choses que nous voyons et
que nous ne verrons plus, devient une question vitale.
L’Afrique : montrer des moments d’un âge antérieur
de l’Homme dans l’une de ses anciennes croisades (à un moment dramatique de
l’histoire où son passé vivant s’éteint, les derniers vestiges de ces âges
anciens) est un des moteurs de la caméra. L’autre est de discerner, dans les
indices du portrait, ce qu’à notre âge nous avons de semblable. C’est-à-dire,
attendre des surprises. Homme avide de mystère, avec sa faiblesse surréaliste,
Jean Rouch ne rejette pas les surprises, respectant toujours les
impératifs de la science.
Ce qui le tente s’appelle « l’anthropologie
visuelle ». Ce qui pour certaines raisons peut être, poussé à l’extrême,
aussi bien un documentaire ethnographique, qu’une fiction ethnographique ou pure.
… et le reflet
En montrant comment une tradition africaine, inscrite
dans le mythe, s’approprie de symboles de l’autre – le colonialiste européen –
en les interprétant et en les mettant en scène, un film comme Les maîtres
fous révèle encore comment tout ce violent et bizarre rituel se convertit
en thérapie. C’est l’autre côté de la question qu’un film suscite, un
doigt pointé, une lueur d’évidence, une porte qui s’ouvre sur une nouvelle
interprétation : pour un nouveau regard, presque engendré de force.
Quelque chose qui ressemble à ce qui se passe quand une photo nous
interpelle : elle m’anime et je l’anime. Rolland Barthes en parle dans La chambre
claire : « C’est ainsi que je dois nommer l’attrait qui la fait
exister : une animation. La photo elle-même n’est en rien animée, (je ne
crois pas aux photos « vivantes ») mais elle m’anime : c’est ce
qui fait toute l’aventure » (10). En somme, c’est la même exigence du
regard qui anime la photographie et qui anime le cinéma, mais dans un registre
différent, dans une longueur d’onde différente de celle pour laquelle il est déjà
photographie animée. Ce qui dans un cas comme dans l’autre « bouge »,
bouge hors de l’image.
Au cinéma comme en photographie l’image est tenue dans un
cadre, qui la reflète, comme un miroir. A ce cadre correspond une étendue à
l’intérieur d’un champ que je détecte par le savoir ou par la culture : en
me regardant dans le miroir je sais tout de suite, par défaut, que l’image qui m’est
renvoyée est inversée. C’est par un filtre comme celui-là que l’image
photographiée répond aux questions que je lui pose ou qu’elle me suscite. En
fonction de mon intérêt pour elle : mon studium,
l’application ou le goût avec lequel je fixe ce que les yeux enveloppent, ce
que l’image représente. Ce qu’elle représente – en photographie ou au cinéma –
en tant que résultat d’une opération, acte du Photographe, l’operator.
Or c’est le studium, mon
observation appliquée, celle de spectator, parfois
troublée par un détail qui me blesse le regard, un puctum,
comme un intrus qui m’interpelle. Quelque chose qui, quelque part dans le cadre,
a échappé au propre « opérateur », une
co-présence bizarre. Quelque chose que le subtil « œil pensant » lui
a obligé à ajouter à la photographie, comme dit Barthes : les dents
pourries d’un petit garçon d’un quartier de New York sur une photo de William Klein
ou le détail, « non de forme mais d’intensité », qui domine le
portrait de Lewis Payne, jeune condamné à la peine capitale pour avoir tenté
d’assassiner en 1865 le secrétaire d’état américain W. H. Sewart.
Ici le punctum c’est ce détail immatériel qui indique simplement
cela : il va mourir.
de l’autre côté
Prendre le portrait, en somme, nous donne non seulement
des détails mais nous confronte aussi aux mythes de celui qui les prend, en
nous faisant « …lire sur la Photographie les mythes du Photographe… »,
ce vers quoi le poussent ses tendances. De même,
lorsque nous nous voyons de l’autre côté du miroir et que nous détectons nos
mensonges. Délicate question pour l’ethnologue quand lui-même prend le portrait
et, en plus, avec une caméra, le plus complexe des miroirs. Plus délicat encore
quand le Photographe a pour objectif les mythes de l’autre, qu’il respecte.
Comment être rigoureux ? Comment se confronter à eux sans les confondre
avec les siens ? Mais…pourquoi ne pas le faire, s’il se peut qu’ils aient
quelque chose en commun ? Pour répondre à cette question, Jean Rouch,
radical, utilise un passe-partout, un principe universel qu’il applique à la
science : « Il faut croire à la croyance de l’autre ». Par ce
même principe, il croit au plan-séquence, car c’est le plus naturel. Par ce
même principe, il croit plus au film, support par excellence, car il est le plus
fidèle. Principe qui exige tout aussi bien la fidélité de la caméra aux yeux de
l’homme que la fiabilité du support qui enregistre les images à la réalité qui
est à leur origine, fidélité, finalement, à la salle de cinéma, à la chambre
noire dont le viseur devient écran. Par conséquent, ce qui a trait à la
réalité…c’est d’aller le plus loin possible. C’est là que l’Autre se trouve
en toute évidence.
Pour ceux qui pensent qu’il faut croire à la croyance de
l’autre il n’est pas étonnant, en ce qui concerne les mythes, que Rouch parte
au travail en croyant ceux de l’autre. Et en prétendant que, d’une certaine
manière, l’autre croira aux siens. Instrument de découverte, comme pour Vertov,
qui lui non plus ne dispense ni l’imagination ni la poésie, la caméra est
encore pour Rouch l’outil qui interpelle le réel avec la rigueur de la science,
et qui aussitôt l’interprète, comme le fait le mythe. Bien qu’elle soit contaminée
par les spectres qui s’échappent toujours de l’œil du Photographe (ceux qui
l’effraient le plus surgissent des tentations « esthétiques » dans la
composition de l’image, qu’il veut aussi crue que son objectif), malgré cela,
la caméra peut reproduire des situations avec une précision supérieure à celle
de n’importe quel instrument. Avec un mais : elle ne peut pas passer
inaperçue, elle ne filme qu’en participant..
L’image renvoyée par le miroir nous apporte ainsi, au
cinéma, non seulement l’aspect général des choses mais aussi certains détails
qui nous échappent à l’œil nu, mais en nombre et avec une qualité différente de
la photographie sans mouvement. Elle seule, souligne Barthes, libère
d’elle-même « des détails qui font le matériau même du savoir
ethnologique ».
Si ça va de soi pour le Photographe dédié à l’ethnologie
que l’observation à l’écran du théâtre du réel, son studium,
peut affiner la vue, les innombrables détails que l’œil de la caméra dévoile
peuvent apporter de plus grandes surprises. Surtout lorsque, sur l’écran
engendré par cette caméra obscure, par exigence de l’ethnologue, se fondent et
se confrontent les regards de celui qui voit et de celui qui est vu.
Expurgée au maximum de méditations esthétiques comme le
goût du Photographe, des tentations du beau, d’intromissions fictionnelles
aprioritiques, d’un quelconque filtre déformant, l’écriture cinématographique
de Jean Rouch est, paradoxalement, une recherche impatiente dans le pôle
opposé. La belle image, dit-il, est le plus grand des dangers. C’est
elle qui mena Narcisse à sa perte. Ce qui ne signifie pas que celui qui le dit
n’ose pas courir de risques semblables (on le voit parfois disposer la caméra
dans le plus beau des encadrements) et, plus encore, qui ne prend pas le risque
de s’exulter lorsqu’il voit les autres courir ces risques. Ce qu’il aime, au
cinéma, c’est une beauté sans convention, sans maquillage, dont il sait qu’elle
n’existe pas, mais qu’il recherche. Tout en sachant qu’en la trouvant, en la
reproduisant, elle n’échappera ni à la convention ni à la beauté dans laquelle
elle finira par être confinée : ni à la convention dans laquelle le cinéma
l’a mise, ni à l’amour que le Photographe, captif de l’œil de la caméra (elle aussi tombe amoureuse), a ajouté à la chose aimée. Y fixer les yeux, lui
tourner la caméra, est une option irréductible qui signifie la plus importante
des choses : l’élire. Un acte suprême d’amour. Tentation de mort pour un
ethnologue.
Mick Eaton dit à propos de
cette contradiction, qui pour Rouch est «impossible » à résoudre, qu’il
réussi à tourner la chose, « en inscrivant le personnel et le
subjectif dans le corps du texte filmique ». En s’assumant comme le
dernier garant du film – de l’œuvre – de toute sa vérité : l’Auteur.
Quelqu’un qui a plus d’une raison pour savoir ce qui et quand il doit filmer,
« garant du savoir, d’un savoir presque mythique, du besoin de filmer cet
événement particulier, plus qu’un autre » (11).
C’est une impulsion éthique qui anime le Photographe et
le moteur de la caméra : c’est lui qui décide de la pertinence de l’image.
Responsable non seulement de la décision de filmer, responsable, en tant que
« premier observateur » de faire la mise en scène de manière juste – pré-montée au tournage -, mais responsable aussi de la
manipulation des images au montage. Non sans avoir avant, dans la plupart des
cas, échangé des points de vue avec les personnages qu’il a filmés,
pendant la projection, dans un effet de feed-back, avant de le faire avec le
monteur, le « second observateur », étranger à l’événement, un
technicien qui n’intervient dans le film que pour faire passer l’image.
Ici se pose forcément la question de savoir pour qui
filme Jean Rouch. Dans un premier moment, il dit une fois, qu’il filme pour
lui-même. Dans un second moment, il filme pour celui qui a été filmé. Mais il
ne manque pas non plus de nous dire, qu’en fin de comptes, il filme pour tout
le monde. Il le prouve avec les projections qu’il décide de faire dans la salle du Musée de l’Homme ou, tous les
samedis matin, à côté de celui-ci, à la
cinémathèque de Langlois : entrée gratuite…pour tout le monde.
Il est évident qu’en filmant pour lui, il filme aussi
pour nous, et nous voyons comme ces yeux. En filmant pour « l’autre »
qui se trouve de l’autre côté du miroir, il le filme pour mieux le voir. Et
aussi pour mieux lui faire voir comment il peut être vu. En filmant pour
« tout le monde », il le fait pour montrer que l’on « peut faire
des films aussi excitants que ceux de Tarzan », en filmant la chose qui
est là et non celle qu’on prétend voir. En somme, il filme en exorcisant les
parasites du miroir, en le polissant à sa manière, pour mieux montrer l’autre
face, en sachant que celui qu’y se voit en retirera une vérité. C’est dans ce
sens qu’il réclame un droit propre à tout cinéma semblable au sien, le droit
d’être vu. En Afrique ou ici où nous nous trouvons, il existe des locaux aux
vérités que nous ne pouvons perdre de vue. Vues au cinéma, la session terminée,
des vérités comme celles-ci sautent au-dehors de la salle, comme une onde, en
suscitant de nouvelles images, en provoquant la parole, en ouvrant des
horizons, nous conduisant à d’autres vérités, parfois à d’importantes
découvertes : dans « l’autre », qui est à notre image, nous devons
toujours voir l’égal et le différent. C’est pour cela qu’il filme – chose dite
par Mick Eaton et répétée par Deleuze (12) :
« pour qu’une nouvelle vérité puisse être révélée, qui ne soit pas la
vérité de l’événement pro-filmique, mais la vérité du
propre cinéma », une vérité qui ne peut venir que de lui, « la
création d’une nouvelle réalité », la vérité du miroir. Non pas une
création « artistique ». Non pas une création qui captive mais une
création qui saisisse : une création où le spectateur (the
audience) n’est pas dominé mais entertained
(que le réalisme critique nous sauve !), dans une espèce non-aliénante,
une forme de entertainment qui
tourne autour d’une vérité qui se découvre, qui nous étonne, qui se discute, et
non d'un mensonge. Et qui parfois est - même si nous l’ignorons – une vérité à
tenir en compte.
les mensonges du miroir
En sortant le cinéma du bagage de l’ethnologue, Jean
Rouch n’a pas résisté à ses sortilèges et il se met à regarder des deux côtés
du miroir. Il a résisté, par contre, à la tentation de « l’artiste »,
de l’auteur du film d’art, du visionnaire dont les visions dominent le réflexe
ne se voyant que lui-même, comme si le miroir ne renvoyait qu’un visage.
Il ose dans cette recherche de l’imprévu, qui chez lui
devient culte. Il est prudent en évitant l’intromission de parasites,
d’éléments étrangers à la réalité qu’il prétend de « faire surgir ».
Cela même : faire surgir, plus que révéler. Il ne se sent pas dans la peau
du démiurge, sa parole n’est pas divine. Il fuit le « scénario »
comme le diable fuit la croix. Il fuit le mensonge comme le scientifique. Il
révèle la parole, oui, mais comme le renard, en fictionnant
à la saveur de l’événement, au sein de la vérité où se meuvent les acteurs qui
« créent » avec elle l’histoire : en provoquant l’apparition,
comme le font les devins.
"les tables du renard"
Germaine Dieterlen et le devin
photo : Musée de l'homme – Paris
« Fictions ethnographiques » : comme il les
appelle, fictions « qui deviennent réalité », drame ou comédie :
Moi un Noir, Jaguar, La Pyramide humaine (1959), Cocorico,
Monsieur Poulet (1975). Mais n’est-ce pas lui aussi qui a dit que Jaguar
est une « pure fiction » ? Tout compte fait, on ne comprend pas
toujours qu’elles sont les fictions qu’il trouve pures ou ethnographiques parce
qu’il brouille les genres et parce que, pour lui, tout ce qui a trait à l’Homme
est, d’une manière ou d’une autre, ethnographie ou anthropologie. Dionysos
(1984), Enigma (1986), Folie ordinaire
d’une fille de Cham (1987), Liberté, égalité, fraternité et puis après
(1990/1989), Moi fatigué debout, couché (1997), quels sont ces
films ? Provocations ? Quelles vérités en ressortent ? Et quels
mensonges ? Sans aucun doute, toutes sont des œuvres d’un ingénieur qui se
met à tracer de nouveaux chemins plus que d’un artiste.
Dionysos, par
exemple, est d’une part un documentaire ethnographique d’une orgie (sans
scénario) avec certains amis des sciences de l’homme, filmé par Jean Rouch sous
le propos iconoclaste de se moquer de ses propres symboles et d’autre part il
est fiction, filmée comme un documentaire, illustrant la folle confusion d’un
étrange atelier. Gare du Nord (1964) – un des courts métrages de Paris
vu par Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Jean
Douchet, Eric Rohmer, Claude Chabrol et par Jean-Luc
Godard -, qui est pure fiction est, de manière perverse, un film
ethnographique, un documentaire travesti : le détournement d’un couple
parisien plein de routines dans un monde en reconstruction, la ville du Paris
d’après-guerre, et la rencontre inespérée que la compagne du couple fait, en
sortant de chez elle, avec un inconnu qui surgit d’une voiture à la recherche
d’aventure. Documentaire (ce n’est tout simplement pas un documentaire parce
qu’en réalité l’histoire n’a pas eu lieu) où tout se passe comme dans un rêve,
où la vérité se produit.
N’est-ce pas le rêve qui commande la vie ? Même
celle de l’anthropologue ? Le rêve : une des faces du cristal de Breton,
dont les sciences de l’homme ne peuvent faire abstraction, encore moins
l’anthropologie. Matière transparente et volatile qui a un poids quelque part
et…une mesure. Nous ne pouvons d’ailleurs pas regarder par le viseur d’une
caméra sans rêver, pour la simple raison qu’elle a été conçue pour cela. On y
met l’œil et déjà le film commence. Même si l’œil est celui d’un ethnologue.
Jean Rouch en a pris conscience, bien sûr, et a tout de suite pris le partie du cinéma. Avec de bonnes raisons : même
contaminée par les fantômes qui nous échappent par la fenêtre, la caméra fait
partie des plus purs regards que nous exerçons. Elle peut aussi bien servir le
poète que le scientifique.
Sur ce point, bien vu les choses,
qu’est-ce qui les unit? Et qu’est-ce qui les sépare ? Qu’est-ce que l’un voit
que l’autre ne verrait? Puisque’ on ne le sait jamais très bien, il vaut mieux
donc que chacun se mette à voir avec les yeux de l’autre. Au fond, l’un et
l’autre travaillent pour la même personne.
Au fond, Rouch nous apprend qu’il n’y a pas de rencontre
sans fiction. Quand nous fixons l’Autre, l’homme imaginé – nous vivons avec lui
et il ne nous quittera pas – nous ne pouvons jamais nous empêcher de voir
quelle est l’histoire que le miroir raconte! : l’ «
histoire », tout ce que, avec lui, nous irons construire, comme dans un jeu
d’enfants. Nous ne pouvons pas nous empêcher de voir cela. Au fond, quelle
différence y a-t-il entre un prêtre Dogon, un astronome du CNRS et Jean Rouch,
quand ils fixent leur regard sur Sirius (13) au petit matin ? Ce n'est pas
comme si chacun regardait à travers l’une des différentes facettes du cristal
la face visible du même rêve ? Est-ce qu’en vérité ils ne voient pas la même
chose ?
© Ricardo Costa, 11/3/2000
Traduction
: Sandrine Libório Martins
NOTES
1 Le Renard Pâle – Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, Institut d’Ethnologie, Musée de
l’Homme, Paris, 1991.
2 Edgard
Morin – Le cinéma
ou l’homme imaginaire, Editions de
Minuit, Paris, 1958.
3 Edgard
Morin – Les stars, Editions du Seuil, collection Point Essais, Paris.
4 Edgard
Morin – Chronique
d’un film, publié dans Chronique d’un été, page
9, Inter Spectacles, Paris, 1962.
5 Jean Rouch dans Chronique d’un été, page 28, op. cit..
6 Jean Rouch : Cinéma de l’avenir, publié dans Chronique d’un été, page 52, op. cit.
7 ibid, page
50. (8)
8 Edgard
Morin dans Chronique
d’un film, page 41, op. cit.
9 Article de Jacques Mandelbaum, journal Le Monde du 13 juin 1996.
10 Roland Barthes dans La chambre claire, éditions de l’Etoile, Gallimard, Le Seuil, 1980.
11 Mick Eaton dans
The production of cinematic reality, texte publié dans le livre Anthropology, reality, cinema (the
films of Jean Rouch), British Film Institute, Londres, 1979.
12 Mick Eaton, op. cit., page 52, dit: « a cinema in which Rouch
plays the shaman, the master of ceremonies at a cinematic ritual, stimulating
and entering the trance with his camera as the magician’s instrument wielded so
that a new truth can be revealed which is not the « truth » of the
pro-filmic event, but the « truth » of cinema itself – cinema is the
creation of a new reality ». Gilles Deleuze
écrit dans L’image-temps, page 197, Les Editions de
Minuit, Paris, 1985 : « Alors le cinéma peut s’appeler cinéma-vérité,
d’autant plus qu’il aura détruit tout modèle vrai pour devenir créateur,
producteur de vérité : ce ne sera pas un cinéma de la vérité, mais la
vérité du cinéma ».
13 Un des mystères des Dogons que
Griaule, avec Germaine Dieterlen, révèle dans son mémorable travail
d’investigation se résume ainsi : ils savaient posséder l’étoile Sirius,
étoile mythologique aussi bien pour les Egyptiens, un satellite – Sirius B –
qui n’est pas visible à l’œil nu, bien avant qu’un astronome anglais le
découvre au milieu du XIXème siècle. Ils savaient
aussi que Sirius B était composée d’un matériau mille fois plus lourd que tout
le fer existant sur terre : la science suppose que ce satellite serait la
conséquence d’une étoile naine, corps céleste qui explosa en formant un
matériau ultra-dense, de l’ordre d’une pièce par
tonne.
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